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Alexandre Mathurin Lefas
né le 20 septembre 1871 à Vannes
Lieutenant de réserve à l'Etat-Major
du Camp retranché de Paris
- Direction des Transports -

 
 

 

Affectation-lefas.jpg

Ordre d'affectation du lieutenant Lefas à la Direction des Transports


 

 

     Sur papier à en-tête de la Chambre des députés, Alexandre Lefas commence a rédiger dès le 8 septembre son entrée en campagne et l'épopée des taxis de la Marne auquel il a activement participé :

 

 

          " Comment je suis entré en campagne

 

    De la façon la plus improvisée qui soit, comme toujours.

    Je venais de quitter la garde. J’avais veillé jusque vers 1 heure du matin, et cette nuit, succédant à une semaine de travail chargé, m’avait préparé à faire un bon dodo. J’étais à 9 heures au lit –heureusement.

     A 11 heures, Drelin Din. Pas de réponse

     - Drelin Din !

     - Qui est là ?

     - Cycliste de la Direction des Transports.

     - C’est vous, Petit-Breton. Y a-t-il du travail ?

     - Ca commence à chauffer. Le Gouverneur de Paris demande 1200 taxi-autos.

     - Alors je vais vous aider à téléphoner. Dites à l’officier de jour qu’il trouvera les adresses dans tel dossier.

     Vingt minutes après, j’étais à la Direction.

     - Il faut que vous partiez, me dit La Rochethulon. Secret absolu. Le Gouverneur veut 1200 taxis, conduits par deux officiers, rendus à 2h du matin… Je n’en ai trouvé que 150. Vous allez partir avec La Chambre, à qui on vient de téléphoner.

     - Bon. Mais 150 ne font pas 1200. Qu’est-ce qu’il veut en faire ?

    - Je ne sais pas. Mais sûrement c’est une opération de guerre. Transport de troupes, approvisionnement.

     - Alors je vais m’équiper.

     - Vous n’en avez pas le temps. On part à minuit et demie.

     - J’ai parfaitement le temps, et je pars en taxi m’habiller.

 

     « Toc ! Toc ! M. Mollard ! Vite du café. Un bol, et de quoi remplir ma gourde. – Tenez, fourrez moi ces cartouches dans l’étui de revolver, pendant que je me chausse. – Où sont mes jambières, maintenant… Bon sens de bon sens ! Ah ! les voilà ! – Un morceau de pain ; non ! Vous m’en mettez trop… Qu’est-ce qui me manque ? Ma canne et mon sifflet de chef de convoi, mon cache-képi – Minuit et demie ! Zut ! je vais être en retard de trois minutes. »

     En effet, les taxis défilaient à toute vitesse.

     « Foutez le camp ! me crie La Rochethulon. »

     « La Chambre est en tête ? Il a les instructions ? »

     « Oui ! Foutez le camp… Porte de la Villette ! »

     Course folle du taxi à la poursuite des autres, dans le noir des rues éclairées par le seul clair de lune.

     Je rejoins mon convoi, place de la Concorde. Quelques autos commencent à trouver la chose bizarre, et font mine de rester en arrière.

     « Passez devant ! entendez-vous ! et suivez la colonne. Je marche le dernier. »

     J’aperçois un taxi, qui, médusé, s’arrête devant le convoi, pour questionner deux agents. Je me précipite sur lui : « Je vous réquisitionne ; ordre du gouvernement de Paris… Suivez ! »

     Le malheureux lève les bras en l’air. Il interroge de l’œil les agents. Ceux-ci font un geste : il n’y a qu’à.

     « Comment c’qu’on marche ? Au compteur ? » - « au compteur ! hop ! »

     Porte de la Villette. Les pavés sont enlevés, sauf un étroit passage, et des barricades préparées en avant de la porte. Le convoi suit, suit au dehors de la nuit, l’interminable avenue de Saint-Denis. De distance en distance, des arbres abattus en travers, des charrettes pour une barricade contre les pointes de cavalerie, des postes de territoriaux. Le convoi s’étrangle, ralentit, puis repart. Au loin, des feux scintillent. La plaine de Saint-Denis, le fond de Stains, peut-être… On s’est battu pas très loin de là, avant hier. Le commandant de gendarmerie de Saint-Denis m’a dit qu’il avait entendu la canon toute la journée.

     Nous défilons toujours. La plaine Saint-Denis est immense et morne. Une odeur nauséabonde, que je ne m’explique pas, me parvient de temps à autre. Ce relent, je ne l’ai identifié que le lendemain, devant le cadavre ballonné d’un cheval.

 

 

 

 

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Chevaux morts dans la plaine de Nauteuil-le-Haudouin

 

          Voilà pour bien longtemps une funèbre plaine.

          Ce soir, l’odeur du sang. Demain, l’odeur des morts.

 

     Une heure du matin, une heure et demi, le convoi roule toujours. Une brume légère et blanche se lève de terre, sous un clair de lune fantasmatique et radieux. Le paysage prend un charme idéal.

     Mais je ne m’explique pas notre direction. Un briquet électrique à la main, j’explore la carte. Il doit y avoir une erreur, ou bien d’autres instructions ont été données à mon collègue de tête.

     On stoppe. Je cours à perdre haleine vers la tête. Ah ! vous voilà ! – Comment, La Chambre, vous n’avez pas de manteau ? Moi, je suis équipé. – Vous avez de la veine. On m’a téléphoné de venir au bureau, simplement. Je n’avais même pas de sabre. La Rochethulon m’a prêté le sien, et j’ai pris le ceinturon de l’officier d’administration. »

     Nous nous tordons. Puis je constate qu’on s’est trompé de direction, grâce à un chauffeur, qui prétendait connaître le pays. On rectifie rapidement. Mais, par mesure de précaution, les lanternes sont éteintes.

     Deux heures, devant la mairie. Les taxis se bousculent, au lieu d’arrêter ; les voici par trois et quatre. Comment désembouteiller la rue, s’il passe un autre convoi ? Je cherche un habitant du pays, pour m’orienter dans ces rues.

     « Il n’y a plus personne, Mon lieutenant. Le bourg est évacué. »

     « Comment, évacué ? »

    « Oui, Mon lieutenant. Il n’y a plus que la troupe. Toutes les maisons sont vides. Pas un seul habitant. »

     « Pas même un café ? »

     « Rien »

     Première notion nouvelle – pour moi. Je sens que j’apprendrai quelque chose, cette nuit-là. – Mais ce que j’apprends aussi, c’est que nous n’allons pas trouver à manger. Providence de M. Mollard, que j’eus tort de diminuer votre ration. La Chambre n’a rien pris du tout. Il prétend ne pas manger. Je l’oblige à un demi-sandwich au foie gras, et tout en tartinant l’autre moitié, je songe qu’ayant faim à deux heures du matin, j’aurai encore plus faim à sept heures, et à midi. Il me reste un quart de livre de pain, et une demi-botte de foie gras, pour deux. C’est médiocre.

     La mairie. Une salle en bas, jonchée de paille pour les secrétaires de l’Etat-major. On y dort, on y mange, et sur le coin d’une table, un sergent copie des ordres. Au premier, les capitaines d’Etat-major.

     « Nous sommes le convoi convoyé par la place.

     - Quel convoi ?

     - Le convoi d’automobiles.

     - Pourquoi faire ?

     - Nous n’en savons rien.

     - Qui est le chef du convoi ?

     - C’est moi.

     - Vous n’avez pas d’ordre écrit ?

     - Aucun. Et vous ?

     - Non plus.

     - Attendez. Nous allons téléphoner pour en provoquer. »

     Les minutes, les quarts d’heure se passent. L’officier de nuit, à Paris, renvoie à tel général, dont l’Etat-major renvoie à un autre, qui n’est pas relié par téléphone. Arrive un second convoi de 150 autos militaires celles-là. Le capitaine qui le conduit n’en sait pas plus que nous. On attend. Trois heures sonnent, quatre heures ! Enfin l’ordre arrive.

     « Tenez-vous sur la route de… à la disposition du général commandant la VIe armée. »

Nous sortons. Le jour s’est levé. Un régiment d’artillerie défile, puis un autre, puis un train régimentaire d’infanterie. A notre tour maintenant. Nous filons par un chemin de terre. Les autos se dandinent à droite, à gauche, montent sur la berne, descendent dans l’ornière, font du steeple avec une souplesse dont on ne les croirait pas capables. Les chauffeurs ont pris leur parti de l’aventure, simplement, et non sans mérite. Ils examinent en connaisseurs un aéro, qui vole à notre droite : « C’est un français. »

     Nous voici sur la grand’route… Tiens ! des dragons. Ils passent à côté de nous, tout jeunes, penchés sur leurs chevaux, la lance en avant, comme s’ils couraient enfoncer les Boches. Beaucoup d’entre eux sont armés de lances en fer qui je ne connais pas : des lances de Uhlans, sans doute.

     A leur tête est un général. Lui aussi marche, la pipe à la bouche. Il n’a pas quitté son uniforme de dragon. On lui a cousu deux étoiles sur les manches. Il m’interroge : pour qui ces taxis ? – Pas d’ordre ! – Il sourit, et passe.

     Voici maintenant une compagnie de chasseurs cyclistes. Ils paraissaient fatigués. Parmi eux, quatre sapeurs et un officier du génie. A moi de questionner ce dernier. Il hésite un peu. Je devine : « Pour faire sauter les ponts ? – Oui, nous n’avons fait que cela, jusqu’ici ; mais il faudra maintenant les refaire. » Maintenant, cela veut dire qu’on refoule l’ennemi. Allons ! Acceptons-en l’augure.

     Encore des dragons. Puis des chasseurs alpins, avec leurs mulets. De l’artillerie. Encore de l’artillerie. Des cuirassiers maintenant. Pas d’erreur. C’est toute une division qui se précipite en avant.

     Un des officiers a questionné La Chambre. Plus malin que moi, mon collègue affirme que nous transporterons de l’infanterie en avant. « A la bonne heure, fait l’officier soulagé. »

     « Vous comprenez, me confie La Chambre, il faut leur mettre un peu de cœur au ventre. Ca leur fait plaisir, qu’on les soutienne. Faut pas leur laisser croire que nous sommes ici rien que pour ramasser les blessés ! »

     Je le souhaite sincèrement, mais je n’en sais toujours rien. Boum ! Voilà le canon maintenant. Boum ! Crâ-â-crâ ! Boum ! Je regarde en dessous mes chauffeurs. Ca leur fait de l’effet, c’est certain, mais ils ne veulent pas en convenir. « Est-ce que c’est très loin ? me demande l’un d’eux – Très loin. A plus de vingt kilomètres ; et puis voyez, ce n’est pas dirigé contre vous : on l’entendrait mieux. » - Ces explications leur suffisent. Evidemment, certains ne demanderaient pas mieux que de retourner à Paris. Trois ou quatre ont même fait demi-tour, à la queue de la colonne. Mais l’officier qui encadre le convoi n’a eu qu’à menacer d’enlever les bougies du moteur, au premier qui flancherait, et de le laisser là auprès de sa machine en panne. Tout le monde est calme. La canonnade continue sans interruption. Il est huit heures. Nous l’entendrons jusqu’à onze heures et demie. L’oreille s’y fait. On est content de savoir que nous attaquons ; et la note devient tout à fait patriotique et anti-Boche.

     On nous porte en avant. Nous dépassons une intendance. Je me précipite à la recherche de l’officier pour trouver des vivres : mes chauffeurs, pas plus avertis que nous, n’ont rien mangé ni bu depuis la veille, et il est midi. Déception ! le convoi repart. Heureusement il s’arrête à peu de là. On me fait marcher à la tête. J’apprends qu’en l’absence du capitaine je suis chef de convoi. Défense de dépasser le lieu où nous sommes, sauf ordre ou circonstance majeure. Nous sommes à la disposition du général commandant l’armée.

     De suite, et sans perdre de temps, j’expédie deux autos à Paris, avec mon rapport au général, demandant des vivres, de l’essence, des pneus, bref un ravitaillement complet ! Je prends le nom des chauffeurs détachés : inutile, tous sont revenus.

     Une demi-heure après, le capitaine chef du convoi est de retour. Il trouve très mal à propos ce que j’ai fait. Je n’avais pas d’ordre à donner. Je fais observer que j’étais chef du convoi ? Il consent à ne pas me blâmer, parce que j’ai fait preuve d’initiatives. Mais désormais tous les ordres devront venir de lui.

     Fort heureusement, j’ai entre temps expédié aussi La Chambre à l’intendance voisine, demander quelque chose à manger tout de suite. Il y a de la viande, du biscuit et du vin. Pas d’eau. Plusieurs chauffeurs réclament de l’eau, plutôt que du vin. C’est leur façon de se distinguer des cochers. Je leur réserve un bon point, et je m’en vais au village activer l’opération.

     Je trouve La Chambre en possession d’une demi-barrique de vin. Mais comment le distribuer ? Les chauffeurs n’ont pas de verres ni de bouteilles. On m’indique un ou deux commerçants. Personne. Les pauvres villages abandonnés ! C’est un serrement de cœur à chaque porte. Les grilles sont ouvertes. Là où la porte était barricadée, on a fait sauter la fenêtre. On entre. Le sol est jonché de paille. Les meubles, les objets dispersés. Des bouteilles, de la vaisselle sur les tables tout en morceaux. Je finis par trouver un robinet pour mon tonneau de vin. Mais les bouteilles ? Mon chauffeur m’en fait remarquer une douzaine de vides, sur la pelouse d’un château. J’entre timidement. J’en trouve vingt, trente, un entonnoir. Toutes les portes sont ouvertes. Dans la salle à manger, l’inscription suivante, à la craie, sur les murs :

     « Le maire qui quitte sa commune à l’approche de l’ennemi mérite d’être fusillé ; ses biens sont à tous, et sa maison doit être incendiée ! »

     L’auteur de l’inscription exagère, mais il rend la liberté d’esprit. Je descends à la cave ; il n’y a plus de bouteilles pleines ; mais il y a trois cents bouteilles vides, parfaitement lavées (le maire était marchand de vin).

     J’appelle mon chauffeur, et lui en fais remplir une caisse. Voilà mon convoi sauvé. Le chauffeur m’apporte en outre une grande bombonne d’eau d’Evian (25 L). Je n’ose le blâmer : tous les robinets de conduite d’eau sont coupés, et l’eau d’un puits, que j’ai envoyée hier, n’est que de la bourbe. En route pour le convoi. Je vais m’étendre un peu.

     Deux heures après, agréable surprise. Le général Laude arrive en personne. Mon camarade Brossard, l’officier d’administration, a fait merveille. Il m’apporte six cents rations de pain, de viande, de sucre, de café, de chocolat ; deux cents vingt bidons d’essence ; une voiture de pneus, de chambres à air, de bouteilles d’air pour gonfler les pneus. On va commencer la distribution…

     Pas du tout. Ordre de repartir à l’instant. Nous allons embarquer une division d’infanterie, pour transporter à quarante kilomètres en avant.

     Je fais monter La Chambre dans mon taxi. Nous prenons un lunch sur les provisions que j’ai faites venir de l’avenue de Taurville. A six heures du soir, arrêt dans un village. Celui-là n’est pas évacué. Ca fait plaisir de revoir des petits enfants. On ne se doutait plus qu’il en existât.

     Au bout d’une demi-heure, on apprend que nous sommes là pour manger. Nous venons de goûter ; mais peu importe : nous recommençons à diner. En somme, il y a vingt-quatre heures que nous n’avons pas fait un repas sérieux. Celui-là nous réconforte.

     En route maintenant. On charge quatre, cinq fantassins par taxi, avec armes et bagages. Comment tout cela marchera-t-il ? Il y a vingt-quatre heures que les chauffeurs n’ont pas dormi, et ils viennent de manger et de boire.

     Eh bien ! Cela s’est très bien passé. Le bon Dieu y a pourvu, sans doute ; car nul incident ne s’est produit. Mais des erreurs et des encombrements à profusion. Ainsi, à 4 kilomètres de Dammartin, nous nous apercevons tout à coup que nous sommes seuls. Six taxis nous suivent. Où est le reste ? Il faut retourner le prendre, à huit kilomètres en arrière. Ma voiture a une panne. Tandis qu’on la répare, je m’installe à la circulation de deux route, où convergent les convois, et je les dirige. Ils passent à toute vitesse. Les hommes dorment malgré les secousses, les cahots, aplatis dans leur capote, sans un mouvement, comme des morts ; et cette fuite au claire de lune, est impressionnante.

     Mon chauffeur est malade, maintenant. Il n’a pas dormi depuis quarante heures, prétend-il. Je veux le changer. Il refuse ; il ira jusqu’au bout. Nous voici repartis, puis arrêtés par un encombrement terrible. Les voitures tout empêtrées sur quatre rangs, à plein la route. On fait descendre les hommes. Ils sont arrivés, eux. Mais nous ?

     Voici le capitaine, chef de convoi, qui repasse. Il faut retourner à quarante kilomètres – au village d’où nous venons – chercher ce qu’il reste de troupes.

     Je suis à peu près abruti. Il est minuit. Avec ma nuit de garde précédente, et la dernière passée toute blanche, je me sens presque à bout de forces. Mon chauffeur accepte héroïquement de repartir. J’ébauche une somnolence, coupée à chaque minute par d’abominables cahots sur le pavé.

     Halte ! Qu’est-ce que c’est ? Soixante voitures prétendant avoir reçu l’ordre, elles, de rester en place. Qui a donné cet ordre, contraire à celui que j’ai reçu ? Un capitaine, prétend l’un. Quel capitaine ? On ne sait  pas, enfin un officier. Quel officier ? Personne ne peut le décrire. Nous sommes de retour… Je colle mon chauffeur à dormir dans la voiture, et je vais au bureau de poste. Un soldat du génie dort sur la table, devant le téléphone. Je le réveille. On téléphone. Je demande des ordres, au hasard des communications. Pas de réponse. Tout le monde dort ou est en route.

     Une heure du matin. Il faut en sortir. Je prends la tête du convoi, vers le point de ravitaillement en essence, d’abord ; vers le lieu où il reste des troupes à cueillir, ensuite. J’arrive à 6 h du matin. Il n’y a plus de troupe : parties en chemin de fer. Tant mieux ! Car je ne peux plus rien demander aux chauffeurs sans les faire dormir et manger d’abord. La Chambre me rejoint avec d’autres voitures. Il les a fait dormir sur place en cours de route. Peut-être a-t-il eu raison. D’autres taxis s’amènent individuellement avec le jour, fidèles à la consigne. Nous sommes deux cents, deux cents cinquante. Qu’est-ce qu’il faut en faire ? Je téléphone à Paris. On me promet une réponse. Une heure après, je retéléphone à mon chef d’Etat-major : cette fois je sens qu’on va s’occuper de nous. A 9 heures, coup de téléphone : on nous porte des ordres. A 10 h, un officier d’Etat-major arrive : nous pouvons revenir à Paris. J’apprends en rentrant qu’il y a cent prisonniers prussiens qui viennent d’arriver aux Invalides. Le général nous reçoit affectueusement. Il nous envoie dormir. Rien de tel après une étape de trente-six heures bien employées. Le compteur de mon taxi marque 170 !

 

 

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Note de frais concernant le convoi des taxi-autos
mené par le lieutenant Lefas

 
 

 

     Avant de quitter notre dernière station, j’ai vu le défiler réconfortant de trois autres régiments d’artillerie. L’un d’eux, le 31e, vient de la Belgique. Il est parti le 11e jour de la mobilisation, et depuis lors, en 24 jours, il a fait 550 kilomètres, en se battant. Toute sa section de munitions est conduite par des territoriaux, avec un seul officier et un seul sous-officier de l’active. Les hommes, avec leurs barbes, sont hirsutes, l’air abruti, mais résolus. Les chevaux sont dans un état relativement bon, et qui m’étonne.

     Pauvres chevaux ! On ne se figure pas comme ils deviennent intéressants, à la guerre. On les plaint, on les ménage, on les mène – et ils suivent, - jusqu’au bout. Hier j’en ai vu passer un, qu’un cuirassier traînait par la bride. L’homme avait passé la guide sous son coude, tant la bête tirait à suivre, et le cheval, allongeant la tête, suivait avec de gros yeux effarés, qui disaient si bien sa bonne volonté d’aller tant qu’il pourrait.

     Il est tombé devant nous, sur la route, la langue tirée, n’en pouvant plus.

     Quand je suis repassé, une heure après, il avait dressé la tête, et broutait les maigres pousses de l’accotement.

     Puis je l’ai vu debout. Mais chauffeurs l’avaient caressé, soigné. Il avait fait trois pas. Il essayait de paraître.

     Et voilà ce que c’est que la guerre : une école d’énergie farouche, où chacun donne tout ce qu’il peut, et plus qu’il ne le peut. Des philosophes l’ont déclaré divine. J’avoue que j’ai peine à les croire, car il est impossible de savoir dans quelle mesure c’est la bête qui rejoint l’homme, ou bien l’homme, la bête.

 

                                                                                      Alexandre Lefas "

 

 

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Première page du document manuscrit

 
 

 

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     Le lieutenant Lefas venait tout juste d’être affecté à la Direction des Transports. Cette mission et son rapport (proche du récit ci-dessus) lui assureront l’estime d’une hiérarchie satisfaite. D’autant plus que le lieutenant n’a pas hésité à faire suivre son rapport d’une partie théorisant le recours aux convois par taxis, établissant des règles et des normes pour un genre novateur de transport de troupes. Ce sont, en grande partie, ses remarques et ses propositions qui seront reprises par le général de division Coupillaud, Inspecteur Général des Services de Ravitaillement et des Transports, pour établir une future instruction générale et officielle régissant les transports par taxis. Ce rapport confirmant l’importance et la justesse des observations du lieutenant Lefas.

 

 

 

 

Mesures de précaution à signaler pour l’avenir

 

     1 Heure de départ des convois

 

     Les heures où le plus grand nombre de chauffeurs se trouvent réunis dans les garages sont 6 heures du matin et 6 heures du soir : au moment de la sortie et à celui de la rentrée du plus grand nombre de voitures. En dehors de ces heures, on ne peut compter que sur la réserve réquisitionnée en permanence, c'est-à-dire sur un total de 150 taxis-autos au maximum. Cette réserve toutefois peut être augmentée, si le Gouvernement militaire le juge nécessaire.

 

     II Direction à donner aux convois

 

     Il serait utile que les convois puissent se rendre directement du garage au lieu où ils doivent être employés, ou tout au moins à un centre désigné pour être leur lieu de ralliement pendant la durée des opérations.

     Si les convois avaient pu se rendre directement de leur garage à Livry, le 7 septembre, à 16h, ils seraient arrivés plus tôt qu’en partant de Villeneuve-sous-Dammartin, où on les a fait stationner toute la journée. Les chauffeurs eurent été frais, les voitures approvisionnées et en état. On aurait pu embarquer les troupes sur le champ, et faire deux transports dans la nuit (au lieu d’un seul) : à la condition que chaque chauffeur, en quittant Livry ou Gagny, eût reçu l’ordre d’y revenir aussitôt son chargement conduit à bon port.

     La vitesse des taxis rend inutile, aux environs de Paris, la précaution qu’on est obligé de prendre avec les voitures à chevaux, et qui consiste à les faire venir pour les avoir sous la main. Pour les taxis, ce stationnement est inutile et fâcheux : il use les provisions d’essence, fatigue les voitures et les chauffeurs ; il ne sert qu’à encombrer les routes.

     D’autre part, la différence de vitesse des voitures, la difficulté de transmission des ordres (dont nous reparlerons plus loin) rend indispensable d’indiquer à chaque chauffeur individuellement son centre de ralliement après la mission terminée. Ils ont prouvé qu’ils sont très capables de s’y rendre individuellement, et qu’on peut compter sur eux pour revenir au rendez-vous fixé.

     On évitera de la sorte un fait qui s’est produit : après l’ordre donné aux voitures présentes le 8 au matin, de rentrer au garage, d’autres voitures sont revenues à Livry et à Gagny, peut être encore ailleurs, et y ont vainement attendu des ordres. Ces ordres leur auraient été laissés à la mairie, si ces points avaient été désignés comme lieu de ralliement, au début des opérations.

 

     III Encadrement des convois

 

     Outre les deux officiers nécessaires pour chaque convoi (un à la tête, un en queue de convoi), il serait indispensable d’y adjoindre au moins deux gradés : un sous-officier et un brigadier. Le sous-officier est nécessaire, comme il sera dit plus loin, pour la transmission des ordres, et pour la distribution des vivres. Le brigadier est nécessaire comme jalonneur, à certains points de direction.

     Les officiers ne peuvent quitter leur poste pour assurer l’ordre dans la colonne, sans y être remplacés par des gradés.

      Les causes de désordres dans les colonnes de taxis sont les suivants :

 

a) arrêt d’une partie de la colonne à un moment donné. Dans Paris, les agents de police, sous prétexte de se renseigner, arrêtent les derniers taxis, pour leur demander où ils vont. J’ai dû faire des observations à plusieurs de ces agents, qui agissaient en réalité par simple curiosité.

b) erreurs de direction. La différence de marche des taxis cause des vides importants, des interstices assez grands pour que les colonnes se trouvent coupées en plusieurs tronçons. D’où nécessité de jalonner les changements de direction.

c) tendance des taxis à doubler les files et à se dépasser. Une surveillance continuelle est nécessaire pour éviter les encombrements.

d) aux points de stationnement dans les villages et carrefours, il serait parfois utile de constituer des parcs. Mais ceci encore devrait, pour être fait, être prévu à l’avance.

 

     D’une manière générale, les taxis se sont admirablement comportés. Ils passent partout : sur les trottoirs, dans les ornières. Ils tournent dans très petit rayon. Ils savent à merveille sortir d’un encombrement. Les conducteurs ont beaucoup d’initiative, et tous ceux que j’ai chargés de missions individuelles s’en sont parfaitement acquittés. Malgré leur réputation d’indiscipline, nous n’avons eu aucun fait grave à leur reprocher. Les petits défauts signalés ci-dessus ne sont que peu de chose auprès de leurs qualités.

 

     IV Transmission des ordres

 

     Il est impossible que l’officier intercalé dans une colonne se porte constamment d’un point à l’autre sans encombrer la route. D’ailleurs pour faire ce manège il faut disposer d’une auto plus rapide que les taxis, et la Direction des Transports n’en a pas de disponible. La transmission des ordres ne peut donc se faire que par l’entremise d’un sous-officier, le long de la colonne.

 

     V Vitesse des convois

 

     Pour le bon ordre de la colonne, et pour ne pas fatiguer les autos, il ne faudrait pas dépasser 16 kilomètres à l’heure.

     Mais les taxis, pris surtout isolément, peuvent pousser et ont tendance à pousser beaucoup plus. Il faut absolument les modérer.

 

     VI Ravitaillement des convois

 

     Il faudrait prescrire aux compagnies de donner toujours à leurs chauffeurs un jour de vivres (en pain, viande froide, et boisson : l’eau n’existe presque nulle part). En outre, qu’ils aient des récipients (bouteilles, quarts, bidons) pour les distributions de vin, café, benzol, huile.

     Un essai a été fait, par le capitaine Roy, de réapprovisionnement sur un point donné (Tremblay). Ce dépôt central peut être utile, pour envoyer les voitures y chercher un stock. Mais de façon générale, il est nécessaire de ravitailler la colonne par des autos qui la suivent, en portant : 1) les vivres et la boisson pour les hommes ; 2) le benzol (en bidons de cinq litres, rapides à distribuer) ; 3) un fût d’huile ; 4) un tonneau d’eau pour les radiateurs, l’eau étant partout introuvable, avec des brocs pour la distribuer rapidement ; 5) une voiture de réparation, portant notamment des pneus, chambres à air et bouteilles à air.

     Cette organisation, essayée sur l’ordre du général Laude, avec le concours zélé de l’officier d’administration Brossard, est la seule qui ait utilement fonctionnée. Il n’y a manqué que le concours d’un sous-officier, indispensable pour la distribution des vivres.

La mobilité étant le caractère essentiel d’un convoi d’automobiles, il faut qu’il se ravitaille en marchant.

 

     Le lieutenant commandant le détachement,

     A. Lefas


 

 

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CHAUFFEUR-LEFAS.jpg


 

 

     Cette photographie a été envoyée à Alexandre Lefas par son chauffeur lors du convoi des taxis de la Marne, au dos de ce document on peut lire :
« Mon lieutenant, en vous envoyant cette carte veuillez agréer les marques de mon plus profond respect. »


 

 

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     Ce n’est que le 9 mars 1916 que le Gouverneur militaire de Paris décrétera la constitution su Service Central des Transports, par dépêche ministérielle 4339 1/11. L’objet en est la centralisation de tous les moyens militaires de transports du Gouvernement militaire de Paris. Il aura donc fallu attendre deux années de guerre pour rendre officielle une pratique issue en grande partie de l’esprit d’initiative de quelques-uns.

     Le S.C.T. sera formé sur les bases de la Direction des Transports, et l’on y retrouvera plusieurs acteurs des taxis de la Marne dont Alexandre Lefas devenu officier adjoint à l’Etat-major, Carl La Chambre devenu lieutenant au service de réquisition de la cinquième circonscription. Le service est placé sous la direction du général Laude.

 

 

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